Caroline Bréhat : Résidence alternée, un cheval de Troie masculiniste

Caroline Bréhat a vécu une dizaine d’années aux Etats-Unis, où elle exerçait le métier de journaliste en freelance à New-York sous le pseudonyme de Natasha Saulnier. Elle a aussi occupé le poste de traductrice au Secrétariat de l’ONU. Elle est désormais psychopraticienne pour le Cabinet Rivages. Le Cabinet Rivages propose un soutien psychologique, une psychothérapie ainsi que des conseils stratégiques concernant les démarches judiciaires liées aux litiges de garde.
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Caroline Bréhat est également autrice de plusieurs livres dont « J’ai aimé un manipulateur » et « Mauvais père ». Par ailleurs, elle est engagée dans la déconstruction du « Syndrome d’Aliénation Parentale (SAP) » inventé par les masculinistes.

 

 

 

Les masculinistes sont favorables à la résidence alternée systématique. Ces derniers occultent que la majorité des pères ne sont pas intéressés par la garde de l’enfant, et que la violence est genrée (97% de la population carcérale est masculine). Comment ont-ils procédé pour coloniser le débat ? Quels sont leurs arguments ?

— Nous savons, notamment grâce aux investigations de Patrick Jean, que les mouvements de pères qui se battent âprement pour la garde de l’enfant dissimulent souvent en leur sein des agresseurs familiaux profondément misogynes, prêts à tout pour faire reculer les avancées socio-politiques des femmes. Ces mouvements, d’abord apparus en Amérique du Nord, ont compris il y a une dizaine d’années que leur cheval de bataille (la lutte pour les droits des hommes) n’était plus au goût du jour et que pour en découdre avec les femmes – par extension, les femmes qui les avaient quittés, leurs mères et les féministes – ils devaient avancer masqués. Ils ont donc prétendu qu’ils se battaient pour le bien des enfants privés de leurs pères, en instrumentalisant les « souffrances paternelles ». Ils ont également affirmé, grâce au « SAP », que ces mères aliénantes étaient folles et qu’il importait donc d’en protéger les enfants en les en séparant. Ce faisant, ils ont bien sûr surfé sur les représentations archaïques – toujours utiles en période de crise, puisqu’il faut bien trouver des boucs émissaires pour expulser les pulsions agressives collectives – de « la femme sorcière », empoisonneuse, manipulatrice… Leurs inversions systématiques signent bien sûr leurs tendances perverses (« pervertere » veut dire inverser en latin) : le féminisme trouvant son corollaire dans le masculinisme ; le patriarcat dans le matriarcat (ils sont bien les seuls à parler de « matriarcat » dans nos sociétés !)
Nombre de ces pères semblent toutefois entretenir une relation fusionnelle avec leurs enfants qu’ils considèrent inconsciemment comme une partie d’eux-mêmes (pères paranoïaques qui vivent leur enfant comme leur propre prolongement corporel sans la moindre identité propre) et instaurent donc un climat incestuel (à ne pas confondre avec incestueux) ; par projection, ces pères accusent les mères d’être fusionnelles avec leurs enfants, cette fusion se manifesterait par le… « SAP ». On note en outre que le lobbying des pères est bien plus efficace que celui des mères : promotion du « SAP » et des théories anti-victimaires, infiltration des commissions et assemblées politiques, institutionnelles et associatives à tous les niveaux, occupation des médias et réseaux sociaux, etc…

 

Le projet de loi de la résidence alternée ne prend pas en compte les contextes de violences conjugales et d’incestes. Certaines personnes continuent à penser qu’un homme violent pourrait malgré tout être un « bon père », quelles sont les conséquences de la violence paternelle sur l’enfant ?

— Les conséquences de la violence parentale sont toujours catastrophiques, qu’il s’agisse d’un père ou d’une mère, car le parent violent est incapable de s’identifier à son enfant pour lui éviter des angoisses. Or ces angoisses peuvent vite déborder les capacités d’élaboration de l’enfant et compromettre ainsi son développement psycho-affectif. Mais, dans le contexte de la résidence alternée, nous observons que les enfants qui sont séparés de leur mère pour vivre des violences physiques, psychiques ou sexuelles chez leur père sont des enfants qui vont très mal (parce que les pères violents sont évidemment incapables de répondre de manière adaptée aux besoins, notamment émotionnels de leurs enfants). On observe les symptômes graves suivants : troubles alimentaires, du sommeil, verbaux, angoisses de séparation massives de leurs mères, auto-mutilations, notamment la trichotillomanie, vols, violences envers autrui (souvent leurs mères) ou envers soi, affects dépressifs, idées suicidaires. Ces pères sont hélas soit dans le déni (leur discours étant « mon enfant ne peut pas être mal avec moi » car je ne peux pas ne pas être un « super papa »), donc incapables de prendre conscience de la gravité des symptômes de leurs enfants, soit ils ne s’en soucient pas car ils sont trop autocentrés.

 

Les hommes violents arrivent, avec une facilité déconcertante, à berner la Justice ainsi que les psychologues, en se faisant passer pour le parent protecteur. Quel est leur mode opératoire ?

— Les agresseurs familiaux possèdent souvent une structure psychique qui les rend particulièrement difficile à démasquer. Ils ont fréquemment une double personnalité : un visage terrifiant à huis clos (qu’ils réservent à leurs compagnes et enfants) et un masque « public » charmant, serviable et généreux, une personnalité « officielle » de « super papa » cool et fun. Ils évoluent donc dans les tribunaux comme des poissons dans l’eau, éprouvant secrètement une joie perverse à berner les intervenants psychojudiciaires et à « abattre » leurs ex dans un prétoire. Certains peuvent d’ailleurs tout à la fois manifester ostensiblement tristesse et désolation à l’égard de leur « pauvre ex-compagne qui va vraiment très mal ».
Leur structure psychique (souvent perverse ou psychotique, moins fréquemment psychopathique) fait qu’ils ont recours à des mécanismes de défense redoutables, notamment le déni et la projection de leurs propres comportements abusifs et de leurs responsabilités sur leurs victimes. Ils sont également dotés d’une force de conviction hors du commun, parfois même – dans le cas des paranoïaques – d’un pouvoir de fascination quasi hypnotique comparable à ceux des gourous. Ces attributs leur permettent non seulement d’entretenir un climat opaque sur leurs actes et motivations véritables, mais aussi de susciter l’empathie, voire la sympathie, des intervenants psychojudiciaires dont certains peuvent même (comme ce fut mon cas aux USA) devenir des alliés jusqu’auboutistes. D’autant que leurs compagnes sont gravement fragilisées, voire même brisées narcissiquement, par les maltraitances de leurs ex sur elles, sur leurs enfants, et leur conviction, souvent indéboulonnable, qu’elles ont « affaire au diable » et que ce diable est invincible.
Nous notons en outre que ces femmes, qui, souffraient déjà, en raison de leur histoire, d’une grande fragilité narcissique, ne font souvent plus confiance à leurs perceptions et émotions. Cela rend le combat encore plus délicat car il faut tout à la fois les convaincre que ces hommes ne sont que des colosses aux pieds d’argile, malgré des aspects superficiels de surhomme, et restaurer ces femmes narcissiquement en accomplissant un travail de soutien thérapeutique en profondeur.

 

Lorsque les mères arrivent à sortir de l’emprise du (ex-)partenaire violent et expriment leur volonté de protéger leur enfant, le système judiciaire se retourne contre elles. Comment avez-vous réussi à remettre les choses à l’endroit devant la Justice ?

— Je pense que j’ai d’abord réussi à remettre les choses à l’endroit personnellement ! Le fait de m’ « échapper » de New York, qui était pour moi une véritable prison puisque je m’y vivais comme une otage, de reprendre mes études de psy, et de « décrypter » sous un jour nouveau – d’une manière finalement plus « scientifique »  – la personnalité de mon ex (de le voir avant tout comme un être gravement pathologique et, en comprenant ses faiblesses, d’être mieux à même appuyer sur certains leviers) a instauré une nouvelle dynamique positive. Cela m’a « empowered », comme le disent les Anglo-Saxons. Je me suis sentie plus « puissante », il l’a évidemment ressenti, de même que les différents intervenants judiciaires. Cela a créé un cercle vertueux.

 

En toute logique, la résidence alternée obligatoire ne fera qu’accroître la capacité de nuisance des agresseurs, tout en imposant aux femmes une proximité géographique avec leurs bourreaux. Avez-vous quelques recommandations (ou conseils pratiques) à fournir aux mères qui vivent dans l’engrenage des violences conjugales et intrafamiliales ?

— Je pense qu’il ne faut pas hésiter à se faire aider afin de démystifier la personnalité de ces agresseurs familiaux. Comme je l’ai dit précédemment, ils puisent leur force apparente dans une grande fragilité narcissique. C’est en comprenant le fonctionnement de l’agresseur familial, ses mécanismes de défense et ses failles, que l’on parvient à retourner la situation.

 

Votre mot de la fin :

— Le vote de la proposition de loi Latombe sur la résidence alternée a été repoussé in extremis. Il faudra de nouveau une mobilisation considérable pour l’empêcher de passer.

Par ESPRIT L

 

 

 

 

 

 

 

Sources :

– « Syndrome d’aliénation parentale – Une théorie inventée utile au lobby des pères »
http://sisyphe.org/spip.php?article296

– « Documentaire « La Domination Masculine » (vidéo)
https://www.youtube.com/watch?v=22e8cI6Q9Ww

– « SAP » : arme de guerre masculiniste
https://espritl.wordpress.com/2017/11/22/premier-article-de-blog/

– « Contre le masculinisme. Petit guide d’autodéfense intellectuelle »
http://lagitation.free.fr/IMG/pdf/contre.le.masculinisme_web.pdf

 

 

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